Les habits neufs de l’antisémitisme

Jean-Luc Landier
Jean-Luc Landier, dîplomé du Lycee IEP Paris, titulaire d'une Maîtrise de Droit privé IAE Paris, a occupé le poste de Directeur Général Adjoint de la Fondation...
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L’antisémitisme traverse les siècles en renouvelant ses justifications. Aux préjugés religieux et raciaux s’ajoutent aujourd’hui des discours politiques qui, sous couvert de dénoncer Israël, peuvent viser les Juifs dans leur ensemble. Depuis le 7 octobre 2023, ces convergences imposent de comprendre les ressorts de cette haine et de tracer clairement la frontière entre critique légitime et stigmatisation collective.

L’antisémitisme  est la haine des Juifs et du peuple juif. Terme créé par le journaliste anti juif allemand Wilhelm Marr en1879, il qualifie :

-une haine ancienne, qui remonte à la nuit des temps

-une haine sans causes objectives, qui préexiste aux prétendues explications invoquées

-une haine qui mute et s’adapte sans cesse, comme un virus inguérissable .

-une haine qui revêt des aspects toujours nouveaux, et gagne des peuples n’ayant aucune histoire commune avec les Juifs.L’antisémitisme est une forme spécifique de haine, inassimilable aux divers racismes.

Cette haine, aussi vieille que le monde, a été contenue dans les tréfonds de l’inconscient collectif par la mémoire du génocide perpétré par les nazis. Elle bouillonnait dans l’ombre de la culpabilité de la Shoah, et a brutalement donné libre cours dès le lendemain du massacre génocidaire commis par le Hamas dans les communautés d’Israël. La surprise initiale a très vite fait place chez certains à une sorte de jubilation, voire une justification par le contexte et l’histoire.

D’où provient cette haine, ce mal qui mute sans cesse, quels en sont les manifestations contemporaines ?

L’antisémitisme occidental traditionnel est aujourd’hui très minoritaire, tout en conservant des cercles d’influence

L’antijudaïsme chrétien : Il a nourri des siècles d’exclusions, d’expulsions, de conversions forcées et de persécutions, ancrant durablement les préjugés contre les Juifs, notamment leur prétendue relation à l’argent. La déclaration Nostra Aetate, adoptée au concile Vatican II en 1965, marque une rupture majeure avec cet héritage, dont certaines traces persistent dans les mentalités et le langage courant.

L’antisémitisme racial : développé dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment en France et en Allemagne, a culminé dans le génocide nazi. Il persiste dans certains milieux d’extrême droite complotistes, qui présentent les Juifs comme une « race » distincte et leur attribuent le contrôle de la finance, des médias ou un projet de domination mondiale. En France, cet antisémitisme s’exprime dans des milieux d’extrême droite où circulent discours complotistes et négationnisme. Malgré les condamnations judiciaires, leurs relais numériques leur permettent de toucher un public plus large. Leur hostilité radicale à Israël favorise aussi des convergences avec d’autres courants extrémistes.

L’antisémitisme contemporain est nourri par des terreaux fertiles :

Les sources coraniques de l’antisémitisme contemporain

L’islam partage avec le judaïsme le monothéisme et de nombreuses figures bibliques. Certains passages coraniques reprochent à des groupes juifs d’avoir altéré ou mal interprété la révélation. Leur lecture polémique a pu nourrir des discours antijuifs, sans résumer l’ensemble des relations entre les deux religions.

Le pacte d’Omar et la condition du dhimmi

Le statut de dhimmi accordait aux Juifs et aux chrétiens une protection et une possibilité de pratiquer leur religion, en contrepartie d’un impôt, la jizya. Il impliquait une subordination juridique et des restrictions variables selon les lieux et les époques.

Le mythe andalou et la vraie condition des Juifs en terre d’Islam

Les périodes de coopération et de rayonnement culturel, notamment en Andalousie, ont coexisté avec des discriminations, des persécutions et des conversions forcées. La condition des Juifs dépendait largement des pouvoirs locaux et du contexte politique.

Le ressentiment musulman face au choix juif de l’Occident et de la modernité

Aux XIXe et XXe siècles, l’enseignement moderne, les transformations économiques et l’influence européenne ont favorisé l’émancipation de certaines communautés juives. Leur ascension sociale a parfois suscité des tensions et du ressentiment. Comment ces Juifs si méprisés ont-ils rapidement pu devenir d’éminents médecins, professeurs d’université, des cadres de la société en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, en Irak ? Ce ressentiment social s’est transmis à travers les générations jusqu’à nos banlieues : l’antisémitisme contemporain d’origine musulmane y trouve sa source.

Le rejet radical du sionisme, perçu comme un usurpateur et le facteur ultime de l’humiliation du musulman face à l’Occident

L’apparition du sionisme et le développement du Yishouv, suivi de la promulgation de la déclaration Balfour en 1917,révélèrent aux yeux du monde arabe que le Juif méprisé et honni dans le Coran sortait de sa condition traditionnelle de dhimmi et devenait un adversaire. C’est ainsi que la terre de Palestine, jusqu’alors absente de la pensée et de la littérature arabo musulmane, devint un waqf, un bien musulman sacré, et que la petite ville de Jérusalem, pourtant à majorité juive, et non mentionnée dans le Coran, devint le troisième lieu saint de l’Islam, un lieu sacré emblématique à défendre contre l’usurpateur.

Le concept de peuple palestinien est une invention du KGB soviétique qui a fait des Arabes de Palestine le groupe humain martyr, victime de l’injustice par excellence. Si le peuple palestinien est porté au pinacle de la souffrance et de l’injustice, c’est donc que son bourreau, le peuple juif de retour en terre d’Israël, est à abhorrer, à rejeter, à néantiser. D’où la haine apocalyptique d’Israël et des Juifs qui est devenue, depuis le 8 octobre 2023, le ciment fédérateur des masses du Sud global et des foules universitaires paresseuses et vociférantes, à la recherche de réponses simples face à la complexité du monde.

L’institutionnalisation de la haine du Juif dans la pensée islamique moderne

Fondés en Égypte en 1928 par Hassan al-Banna, les Frères musulmans portent un projet de réorganisation de la société selon les principes de l’islam, opposé à l’occidentalisation. Dans leur mouvance, certains discours mêlent rejet du sionisme et hostilité aux Juifs. Le Hamas, issu de leur branche palestinienne, inscrit cette dimension antisémite dans sa charte de 1988. Son document politique de 2017 affirme distinguer les Juifs du sionisme, sans reconnaître Israël. Ces positions relèvent de mouvements politiques particuliers et ne peuvent être attribuées à l’ensemble des musulmans.

Le rapprochement entre la doctrine antisémite chiite et celle des Frères musulmans

Navvab Safavi, fondateur des Fedayin de l’Islam, incarne un rapprochement entre l’islamisme chiite et les Frères musulmans sunnites. Les circulations idéologiques, notamment autour des écrits de Sayyid Qutb traduits par Ali Khamenei, ont contribué à ces convergences. Le seul objectif du Hamas et aussi du Hezbollah est donc l’éradication de tous les Juifs en Israel et dans le monde, avant l’instauration du califat mondial, et non la création d’un Etat palestinien, thème destiné à séduire les idiots utiles occidentaux (Michael Prazan). Le Hamas ne connaît pas Israel, il ne parle que des Juifs .Il nourrit un projet génocidaire, qu’il a commencé à entreprendre le 7 octobre 2023, dans les communautés du sud d’Israël, en assassinant dans les conditions de barbarie et de jouissance sadique que nous savons, des Juifs, hommes, femmes, enfants, et non des Israéliens. Le Hamas exclut toute paix, admet seulement une hudna (trêve) permettant de souffler avant de reprendre le combat contre l’entité sioniste qui doit être détruite, qui sera détruite comme le royaume des Croisés l’a été par Saladin.I l en est de même pour un autre rameau de la mouvance des Frères musulmans, Al Qaïda, fondée lors du djihad mené contre l’URSS et Afghanistan, qui poursuit le même objectif d’éradication d’Israel et des Juifs,étape vers le califat mondial.

L’antisémitisme des mouvements socialistes

L’antisémitisme possède aussi des racines à gauche, malgré l’engagement de nombreux Juifs dans les combats républicains, socialistes, antifascistes et résistants. Cette proximité historique ne doit pas masquer les préjugés présents dans certaines traditions du mouvement ouvrier.

– L’antisémitisme des socialistes pré marxistes au milieu du XIXe siècle : Fourier, Proudhon reprennent des représentations associant les Juifs à l’argent et à l’exploitation. Dans « Sur la question juive, » Marx emploie un langage d’hostilité virulente à l’égard des Juifs.

– La persistance de l’antisémitisme dans la critique de la société capitaliste au 19° siècle : Zola (L’Argent) et Jaurès avant l’affaire Dreyfus ; attaques de Jaurès contre les Juifs d’Algérie.

– L’attitude de l’URSS et du mouvement communiste : le pouvoir soviétique combine lutte officielle contre l’antisémitisme, répression du judaïsme religieux et du sionisme, et soutien à certaines expressions culturelles juives, notamment en yiddish. Le projet du Birobidjan illustre les ambiguïtés de cette politique.

– Après la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme s’affirme les campagnes staliniennes contre les « cosmopolites », le prétendu complot des médecins et le procès Slánský à Prague montrent comment des régimes proclamant l’égalité peuvent organiser des persécutions antisémites.

– La persistance des persécutions et des préjugés : les discriminations soviétiques et les ambiguïtés de certains discours communistes contredisent l’idée d’une gauche naturellement immunisée. L’antisémitisme de gauche est resté longtemps nié, ignoré ou occulté par la communauté juive en raison de l’image du parti communiste résistant aux nazis. L’hostilité des communistes vis à vis d’Israël après la guerre des 6 jours a été longtemps passée sous silence.

La prédilection pour l’Autre, au cœur de l’antisémitisme contemporain

Dans l’ensemble du monde occidental, en particulier dans les milieux universitaires et dans les media, la pensée woke , qui analyse les relations humaines en opposant les dominants-les pays du nord, anciens colonisateurs- et les dominés -les peuples du sud, qui furent victimes de l’esclavage puis de la colonisation -est présente partout, et interdit tout discours critique.

La pensée woke marginalise la mémoire de la Shoah et exclut les Juifs des causes justes à défendre. – L’éloignement dans le temps et la disparition des derniers témoins diluent inévitablement le souvenir du génocide juif dans l’ensemble des malheurs du monde, malgré les efforts louables de transmission.
– Une mémoire occidentale. La mémoire de la Shoah est présentée comme un phénomène occidental. Les jeunes issus de l’immigration maghrébine et africaine ont en tête la guerre d’Algérie et l’esclavage, mis en avant par des « professionnels de la culpabilisation de l’Occident » présents dans les médias et l’enseignement.
– Des Juifs perçus comme privilégiés : les Juifs sont de plus en plus vus comme des privilégiés en Occident : leurs positions sociales souvent élevées suscitent des jalousies, y compris dans les milieux issus de l’immigration maghrébine, marqués par le ressentiment lié à la domination perdue sur le Juif dhimmi. La mémoire de la Shoah se heurte ainsi à des mémoires concurrentes, notamment celle de l’esclavage. Ce discours relativiste trouve de l’écho chez les descendants d’immigrés du Sud, mais aussi chez des chercheurs en sciences humaines, accusés de rechercher des solutions simplistes.
– Le sionisme, défini comme mouvement de libération nationale du peuple juif et d’émancipation des masses juives opprimées d’Europe de l’Est et des pays arabes, est assimilé au dernier avatar du colonialisme, sans que la métropole des prétendus colons soit identifiée.

L’antisionisme et la perception du sionisme par les Juifs

Jusqu’en 1945, le sionisme reste un courant minoritaire du monde juif. Le projet de Herzl est d’emblée par les Juifs assimilés de France, d’Angleterre et d’Allemagne, qui se veulent des citoyens « de confession israélite ». Les masses juives d’Europe orientale, principal foyer du judaïsme, lui restent hostiles ou indifférentes jusqu’à la Shoah. Les courants orthodoxes (hassidiques et mitnagdim) s’unissent en 1912 pour combattre un nationalisme jugé incompatible avec le messianisme. Cette hostilité subsiste après la création d’Israël chez certains groupes (Neturei Karta, yeshivot lituaniennes de Bnei Brak, hassidim de Satmar). Certains se disent sujets palestiniens ou participent à la propagande iranienne. Pour eux, le sionisme est une hérésie qui force le dessein divin, et le retour à Eretz Israël doit attendre le Messie.

Des cercles laïcs, intellectuels et universitaires, présentent Israël comme un État illégitime, spoliateur, militariste, impérialiste et raciste.

La « haine de soi » juive mêle une influence chrétienne inavouée, une culpabilité envers les souffrants et une autoflagellation narcissique. Coupées de la tradition et des communautés juives, ces personnalités voient en Israël le mal absolu et cherchent à rompre avec leur peuple d’origine. Elles servent de caution juive aux courants d’extrême gauche visant la destruction d’Israël, les protégeant de l’accusation d’antisémitisme.

L’antisémitisme aujourd’hui : la confluence des haines

Depuis le 7 octobre 2023, une vague d’antisémitisme sans précédent depuis la Shoah frappe le monde. Dès le lendemain du massacre perpétré par le Hamas, les universités de sciences humaines, la majorité des médias et les réseaux sociaux occidentaux dénoncent la riposte israélienne. Un discours contestant la légitimité d’Israël nourrit des manifestations dans la plupart des pays. Dans les universités, des étudiants juifs sont sommés de s’y conformer et souvent privés d’accès aux cours. Plusieurs pays connaissent des agressions contre des Juifs et des incendies d’écoles et de synagogues ; à Manchester et à Sydney, des Juifs sont délibérément assassinés. Partout, les Juifs subissent marginalisation, menaces et exclusions universitaires et culturelles.

D’où provient ce phénomène? Où nous conduit-il ?

De l’alliance du wokisme et de l’antisémitisme islamique

Le wokisme s’est allié avec les héritiers du marxisme et a été manipulé de façon magistrale par les Frères musulmans et les structures inspirées et financées par l’Iran .Dés avant le 7 octobre 2023, la diabolisation d’Israel, au travers notamment des campagnes du BDS, inspirait les campus occidentaux. Dés le 8 octobre, les universités se sont enflammées pour la Palestine, et les militants qui y sévissent se sont alignés sur le Hamas .Le slogan « From the river to the sea, Palestine will be free » a fait le tour de la planète.

Le relativisme woke considère les Juifs comme privilégiés et minore, voire conteste, la Shoah, présentée comme un « bouclier moral » utilisé pour occulter l’injustice faite aux Palestiniens. Parallèlement, le fanatisme islamique du Hamas et son inscription dans un projet de califat mondial sont volontairement occultés.

Le résultat paroxystique du nouvel antisémitisme : l’accusation de génocide, l’inversion victimaire, la nazification d’Israel

Depuis des décennies, une majorité à l’ONU cherche à discréditer moralement Israël : résolution assimilant le sionisme au racisme en 1975, conférence de Durban en 2001, puis accusations de crimes de guerre après les offensives contre le Hamas. Les assimilations d’Israël au nazisme et à l’apartheid sont entretenues par une propagande financée par l’Iran et surtout le Qatar, relayée par des ONG, des universités et de nombreux médias.

Cette campagne s’aggrave après le 7 octobre 2023, jusqu’à l’accusation de génocide déposée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. Elle constitue une inversion victimaire : le peuple victime de la Shoah est accusé de perpétrer lui-même un génocide. Cette accusation remet en cause le droit d’Israël à l’existence et la spécificité de la Shoah, préparant peut-être son renouvellement. Répété dans les manifestations, les médias et les discours politiques, notamment celui du dirigeant de La France insoumise, le terme « génocidaire » devient une norme de langage qui isole et met en accusation les Juifs fidèles à leur peuple et à leur histoire.

Tout cela était annoncé par Vladimir Jankélévitch dés 1962 :

« L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. »

(Vladimir Jankelevitch cité par Léon Poliakov)

Alors, que faire ? D’abord, rester forts et fiers de ce que nous sommes, forts de notre histoire, de notre foi, de notre culture, de nos valeurs. L’histoire juive a été souvent tragique, mais nous avons survécu à nos ennemis et nous sommes toujours là. Il y a aujourd’hui un Etat d’Israel qui , s’il a failli le 7 octobre, a su rapidement se ressaisir, infliger des coups terribles à ses pires ennemis , un Etat dont la société civile a fait preuve d’une grande solidité face à l’épreuve. Nous avons en France, jusqu’à présent, des institutions publiques qui n’ont aucune complaisance à l’égard de l’antisémitisme. Il y a certes une prétendue élite médiatique, artistique, universitaire qui a depuis longtemps pris ses distances avec nos valeurs et qui aujourd’hui nous trahit ou nous ignore. Mais nous avons aussi des alliés, qui partagent nos valeurs et soutiennent notre cause, à commencer par ceux issus de la culture musulmane, qui sont souvent les plus engagés. C’est avec eux qu’il faudra poursuivre inlassablement le combat contre l’antisémitisme, en restant unis et solidaires.

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Jean-Luc Landier, dîplomé du Lycee IEP Paris, titulaire d'une Maîtrise de Droit privé IAE Paris, a occupé le poste de Directeur Général Adjoint de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

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