Une situation halakhique inattendue au cœur du protocole royal suédois
Chaque année, le 10 décembre, jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel, les lauréats du prix Nobel de littérature, de physique, de chimie, de physiologie ou médecine, ainsi que du prix de la Banque de Suède en sciences économiques, reçoivent leur diplôme et leur médaille des mains du roi de Suède, lors d’une cérémonie protocolaire dans la grande salle du Konserthuset de Stockholm. Pour tout lauréat juif observant, ce geste, recevoir un objet des mains d’un roi, face à face, correspond très précisément à la situation que décrit la Guemara de Berakhot 58a et que codifient le Rambam (Hilkhot Berakhot 10:11) et le Choulhan Aroukh (Ora’h Haïm 224, 8-9) : la vision d’un roi non-juif, occasion de réciter la bénédiction « Baroukh she-natan mi-kevodo le-vassar va-dam » , « Béni [soit Celui] qui a donné de Son honneur à la chair et au sang. »
Depuis 1966, cette question théorique s’est posée, dans les faits, à plusieurs lauréats israéliens et juifs, avec des réponses opposées selon les cas, offrant un terrain d’étude rare, parce que documenté et lehalakha lema’assé, pour observer comment les critères de définition du « roi » exposés par les poskim s’appliquent à une situation concrète et récurrente.
Rappel du cadre halakhique : quand parle-t-on d’un « roi » ?
La littérature responsale distingue, on l’a vu à propos d’autres chefs d’État, plusieurs critères cumulatifs pour qu’un souverain relève de la birkat ha-melakhim :
• le pouvoir absolu, non soumis à un parlement ou à une assemblée susceptible de le contredire (Radbaz I:296 ; Sefer Ha-Eshkol) ;
• le pouvoir judiciaire suprême, notamment la faculté de faire exécuter une sentence sans appel possible à une instance supérieure (Magen Avraham, Michna Beroura 224:12) ;
• la permanence de la charge (malkhout keva), par opposition à une fonction purement honorifique ou temporaire ;
• le faste extérieur : tenue de cérémonie, entourage officiel.
Le point sensible, pour un souverain constitutionnel moderne comme le roi de Suède, est que les deux premiers critères (pouvoir absolu et pouvoir judiciaire réel) ont pratiquement disparu depuis les grandes réformes constitutionnelles du XXᵉ siècle. C’est précisément ce déplacement historique qui explique que deux lauréats juifs, reçus par deux rois de Suède différents, à quarante ans d’écart, aient tranché en sens contraire.
Chmouel Yossef Agnon, prix Nobel de littérature 1966 : la bénédiction est récitée
Le 10 décembre 1966, Chmouel Yossef Agnon reçoit le prix Nobel de littérature des mains du roi Gustave VI Adolphe de Suède, alors âgé de 84 ans et monté sur le trône depuis 1950. Selon plusieurs témoignages de la cérémonie, Agnon, qui avait, quelques instants plus tôt, prononcé son célèbre discours de réception évoquant Titus, la destruction de Jérusalem et son sentiment intime d’être « né à Jérusalem », récita au moment de recevoir sa distinction la bénédiction du roi devant le monarque suédois.
Ce précédent s’explique en partie par le contexte constitutionnel de l’époque : en 1966, la Suède vivait encore sous l’empire de la Constitution de 1809, qui conférait formellement au roi un rôle exécutif, notamment la présidence du Conseil des ministres et un droit de regard sur la nomination des ministres, un cadre juridique sensiblement plus proche de la royauté classique que celui qui prévaudra après 1974. Le geste d’Agnon est aujourd’hui cité comme référence par les décisionnaires qui admettent le maintien de la bénédiction sur des monarques modernes.
Israël Aumann, prix Nobel d’économie 2005 : l’abstention, sur avis du Rav Aharon Lichtenstein
Trente-neuf ans plus tard, le 10 décembre 2005, le mathématicien Israël Aumann, juif pratiquant, reçoit à son tour le prix Nobel d’économie des mains du roi de Suède, cette fois Charles XVI Gustave, monté sur le trône en 1973. Contrairement à Agnon, Aumann ne récite pas la bénédiction royale.
La raison de ce choix est documentée avec précision : avant la cérémonie, Aumann consulta son maître de longue date, le Rav Aharon Lichtenstein, roch yechiva de la Yechivat Har Etsion, qui lui indiqua que la bénédiction ne s’applique pas à un souverain dont la fonction est devenue purement représentative, sans pouvoir exécutif réel. Cette réponse s’appuie directement sur un tournant constitutionnel précis : la réforme de 1974 (Regeringsformen), qui retira au monarque suédois l’intégralité de ses prérogatives politiques effectives, il ne préside plus le gouvernement, ne signe plus les lois, n’a plus voix dans la nomination des ministres, et ne conserve qu’un rôle cérémoniel et représentatif (ouverture du Parlement, réception des ambassadeurs, présidence de cérémonies d’État). Le roi de Suède de 2005 ne remplissait donc plus, structurellement, ni le premier critère (pouvoir absolu) ni le deuxième (autorité judiciaire réelle) retenus par les poskim, ce qui a conduit le Rav Lichtenstein à trancher pour l’abstention.
Le même homme, un an plus tard : Aumann bénit le roi de Jordanie
L’élément le plus instructif de cette étude de cas survient l’année suivante. En 2006, reçu par le roi Abdallah II de Jordanie, Israël Aumann récite cette fois la birkat ha-melakhim sans hésitation. La différence de traitement, pour le même homme et devant deux souverains portant tous deux le titre de « roi », tient entièrement à la réalité constitutionnelle de leurs pouvoirs respectifs : le roi de Jordanie conserve, à la différence de son homologue suédois, une autorité de gouvernement effective : il nomme et révoque le premier ministre, dispose d’un droit de veto suspensif sur la législation, commande les forces armées et joue un rôle politique déterminant dans la conduite des affaires du royaume.
Ce doublon Aumann-2005 / Aumann-2006 constitue la démonstration la plus limpide qui soit du principe directeur de toute cette matière : ce n’est jamais le titre « « roi », « président », « chef d’État » « qui détermine l’obligation de bénir, mais l’analyse concrète, critère par critère, du pouvoir effectivement détenu.
Ce que cet épisode enseigne sur la méthode halakhique
Cette double séquence illustre, mieux qu’aucun développement théorique, la démarche suivie par les poskim contemporains face à un souverain moderne : on ne s’arrête ni au protocole, ni au faste de la cérémonie, ni même au titre porté par le chef d’État : on interroge la réalité juridique de son pouvoir, à la lumière des critères classiques dégagés depuis le Radbaz jusqu’aux décisionnaires du XXᵉ siècle. Un même homme, une même cérémonie de gala à Stockholm, un roi qui se ressemble d’apparence d’une décennie à l’autre, et pourtant deux réponses halakhiques strictement opposées, séparées par une seule variable : la réforme constitutionnelle de 1974, qui a vidé la couronne suédoise de son pouvoir réel.
C’est cette même grille de lecture : pouvoir absolu, autorité judiciaire, permanence de la charge, faste officiel, qui permet, par analogie, de trancher les questions contemporaines relatives à la bénédiction sur un président de la République ou sur un chef d’État disposant, comme le Souverain Pontife, d’une souveraineté territoriale propre.
Sources : Talmud Bavli, Berakhot 58a ; Rambam, Hilkhot Berakhot 10:11 ; Choulhan Aroukh, Ora’h Haïm 224 ; témoignages de la cérémonie Nobel de 1966 et 2005 ; déclarations publiques relatives à la consultation du Rav Aharon Lichtenstein par le professeur Israël Aumann ; Regeringsformen (Instrument de gouvernement suédois), réforme constitutionnelle de 1974.

