Il venait d’être exécuté par pendaison la veille, à 23h58. Le 1er juin 1962, le médecin de la prison de Ramla, près de Tel-Aviv, prononce officiellement la mort d’Adolf Eichmann. Son corps est aussitôt incinéré dans un crématorium construit spécialement à cet effet dans la cour de la prison, et ses cendres dispersées en Méditerranée, au-delà des eaux territoriales israéliennes — afin d’éviter qu’elles ne « souillent » le territoire de l’État hébreu. Un geste symbolique d’une puissance rare : même mort, Eichmann ne pouvait pas reposer sur cette terre.
Cette exécution est unique dans l’histoire d’Israël. Le pays, qui a aboli la peine de mort dans son droit commun dès 1954, n’a jamais condamné à mort un autre individu depuis. Eichmann demeure le seul homme à avoir été pendu par décision judiciaire israélienne — distinction macabre qui mesure à elle seule l’exceptionnalité du crime pour lequel il fut jugé.
Adolf Eichmann n’était pas un bourreau de terrain. C’était un bureaucrate. Lieutenant-colonel SS, il avait dirigé le département IV-B4 de la Gestapo, chargé de la « question juive » — euphémisme administratif derrière lequel se cachait la coordination logistique de la déportation de millions de Juifs vers les camps d’extermination. Les trains, les listes, les quotas, les négociations avec les gouvernements satellites du Reich : tout passait par son bureau. Hannah Arendt, qui couvrit le procès pour le New Yorker, forgea à son sujet la formule désormais célèbre de « banalité du mal » — non pour l’absoudre, mais pour désigner la terreur spécifique d’un homme qui exterminait sans haine apparente, par obéissance bureaucratique et conformisme idéologique.
Eichmann avait fui l’Allemagne après la guerre sous une fausse identité, s’était réfugié en Argentine sous le nom de Ricardo Klement, et y avait vécu pendant dix ans dans une relative obscurité. C’est le Mossad qui le localisa et l’enleva à Buenos Aires le 11 mai 1960 — opération clandestine qui provoqua une crise diplomatique avec l’Argentine, mais que le gouvernement israélien de Ben Gourion assuma pleinement. Eichmann fut ramené clandestinement en Israël et présenté au monde par Ben Gourion lui-même, depuis la Knesset, le 23 mai 1960.
Le procès s’ouvrit à Jérusalem en avril 1961. Pendant des mois, des survivants de la Shoah déposèrent à la barre — première fois que leurs témoignages étaient entendus à cette échelle dans un cadre judiciaire public. Le procès Eichmann fut ainsi autant un acte mémoriel qu’un acte judiciaire : Israël voulait que le monde entende, enfin, ce que signifiait la Solution finale vécue de l’intérieur.
Le 15 décembre 1961, Eichmann fut reconnu coupable de crimes contre le peuple juif, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Sa demande de grâce fut rejetée par le président Yitzhak Ben-Zvi. La nuit du 31 mai au 1er juin 1962, la sentence fut exécutée.
Israël avait jugé, condamné et exécuté l’architecte administratif de la Shoah.
La femme d’Adolf Eichmann, Vera Eichmann, a écrit une lettre au président d’Israël de l’époque, Yitzhak Ben-Zvi, pour demander la grâce de son mari. Le président a refusé cette demande, confirmant la condamnation à mort.
Voici le texte de la réponse du président Yitzhak Ben-Zvi, refusant la demande de grâce :
Après avoir étudié les arguments présentés dans la demande de clémence et en tenant compte de la nature des crimes pour lesquels Adolf Eichmann a été condamné, je n’ai trouvé aucune raison justifiant l’intervention présidentielle pour accorder la grâce. Par conséquent, je rejette la demande et ordonne que la peine prononcée par les tribunaux soit exécutée.
Yitzhak Ben-Zvi
Président de l’État d’Israël

