Faut-il réciter une bénédiction lors d’une éclipse ?

Eclipse de soleil Image © Pxhere

Lorsqu’une éclipse de Soleil ou de Lune se produit, le spectacle est suffisamment exceptionnel pour susciter une question très juive : existe-t-il une bénédiction particulière à réciter en voyant une éclipse ?

La question paraît d’autant plus naturelle que le judaïsme accompagne de nombreuses manifestations de la nature par des berakhot. On bénit le Créateur devant l’éclair et le tonnerre, devant certains paysages extraordinaires, et il existe même des bénédictions et prières liées au cycle de la Lune et du Soleil.

Pourtant, la réponse concernant l’éclipse est surprenante.

Existe-t-il une bénédiction juive pour une éclipse ?

Non : la tradition halakhique ne prévoit pas de bénédiction spécifique à réciter lors d’une éclipse solaire ou lunaire.

Il ne faut donc pas inventer une berakha en utilisant la formule traditionnelle comportant le Nom divin.

Cette absence est d’autant plus intéressante que les éclipses étaient parfaitement connues dans l’Antiquité. Le Talmud évoque d’ailleurs l’obscurcissement du Soleil et de la Lune et lui donne une signification spirituelle.

Pourquoi alors aucune bénédiction n’a-t-elle été instituée ?

Pour comprendre cette particularité, il faut regarder la manière dont le judaïsme appréhende deux autres phénomènes astronomiques : le renouvellement mensuel de la Lune et le cycle du Soleil.

Birkat HaLevana : la bénédiction du renouvellement de la Lune

La plus connue est Birkat HaLevana, littéralement la « bénédiction de la Lune ».

Il serait cependant plus exact de parler de bénédiction du renouvellement de la Lune. Il ne s’agit évidemment pas de bénir l’astre lui-même, mais de bénir Dieu pour le renouvellement régulier du cycle lunaire.

Cette cérémonie est récitée chaque mois, à l’extérieur, lorsque la nouvelle Lune est suffisamment visible.

Le cycle lunaire occupe une place fondamentale dans le judaïsme puisque le calendrier hébraïque repose sur les mois lunaires, ajustés au cycle solaire par l’ajout périodique d’un mois supplémentaire.

La disparition puis la réapparition de la Lune ont également nourri de nombreux commentaires symboliques : diminution, renouvellement et renaissance.

Mais le Soleil possède lui aussi sa bénédiction.

Birkat Ha’Hama : une bénédiction du Soleil tous les 28 ans

Beaucoup plus rare, Birkat Ha’Hama, la « bénédiction du Soleil », n’est récitée que tous les 28 ans.

Selon le calcul traditionnel rapporté par le Talmud, le Soleil revient alors symboliquement à la position qu’il occupait au moment de sa création, au même moment de la semaine.

La dernière Birkat Ha’Hama a été célébrée en 2009. La prochaine aura lieu, selon ce cycle traditionnel, en 2037.

Nous avons donc une bénédiction mensuelle associée à la Lune et une bénédiction solaire extrêmement rare. Mais toujours rien pour une éclipse.

Cette absence pourrait paraître paradoxale. Elle l’est moins lorsqu’on examine la façon dont les sources juives anciennes parlent des éclipses.

Le Talmud porte un regard particulier sur les éclipses

Dans le traité Soucca 29a, le Talmud évoque les éclipses à travers le langage religieux et moral de son époque.

L’obscurcissement des luminaires n’y apparaît pas comme une occasion festive comparable au renouvellement de la Lune. Le phénomène est présenté comme un signe inquiétant, associé symboliquement aux comportements humains et au jugement.

Il serait cependant anachronique d’en conclure que le judaïsme contemporain exige de considérer chaque éclipse comme l’annonce d’une catastrophe.

Nous savons aujourd’hui parfaitement expliquer et prévoir les éclipses. Une éclipse solaire se produit lorsque la Lune passe entre la Terre et le Soleil ; une éclipse lunaire lorsque la Terre se trouve entre le Soleil et la Lune.

Les calculs astronomiques permettent même d’en déterminer les dates des siècles, voire des millénaires à l’avance ou dans le passé.

Et c’est précisément cette capacité qui a permis de proposer une étonnante relecture d’un passage de la Bible.

Josué a-t-il assisté à une éclipse ?

Le Livre de Josué contient l’un des épisodes astronomiques les plus mystérieux de la Bible.

Pendant une bataille contre une coalition de rois amorrites, Josué prononce ces paroles :

« Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, Lune, sur la vallée d’Ayyalôn. »

Le texte raconte ensuite que le Soleil et la Lune suspendirent leur course afin de permettre aux Israélites de poursuivre leurs adversaires.

La lecture traditionnelle décrit une prolongation miraculeuse du jour.

Mais certains chercheurs ont proposé une autre interprétation.

Le mot hébreu employé dans le texte, דום (dom), peut évoquer l’idée de s’arrêter ou de cesser. Selon cette hypothèse, le passage pourrait décrire non pas l’arrêt du mouvement apparent du Soleil, mais la cessation ou diminution de sa lumière. Autrement dit : une éclipse.

L’éclipse du 30 octobre 1207 avant notre ère

Des chercheurs de l’Université de Cambridge ont étudié cette possibilité et identifié un événement astronomique particulièrement intéressant.

Le 30 octobre 1207 avant notre ère, une éclipse annulaire de Soleil était observable depuis la région de Canaan.

Lors d’une éclipse annulaire, la Lune passe devant le Soleil sans parvenir à masquer entièrement son disque. Un anneau lumineux subsiste autour de la Lune.

L’identification est séduisante car elle correspond à une période particulièrement importante pour l’histoire ancienne d’Israël.

Un autre document vient en effet rejoindre l’astronomie : la célèbre stèle du pharaon Mérenptah.

Une éclipse, Josué et la première mention d’Israël

La stèle de Mérenptah, datée de la fin du XIIIe siècle avant notre ère, contient ce qui est généralement considéré comme la plus ancienne mention connue d’Israël dans une source extérieure à la Bible.

Mérenptah régna à l’époque où l’éclipse de 1207 av. J.-C. se produisit.

Le rapprochement est évidemment tentant : un texte biblique évoque un phénomène solaire extraordinaire, les calculs astronomiques révèlent une éclipse visible dans la région et une source égyptienne indépendante atteste la présence d’un groupe nommé Israël en Canaan à cette période.

Cela ne constitue cependant pas une preuve que l’éclipse de 1207 soit celle du Livre de Josué.

L’hypothèse reste discutée, notamment parce que l’interprétation du terme hébreu et la chronologie des récits de Josué font débat.

Mais elle illustre quelque chose d’extraordinaire : le ciel peut parfois devenir une archive de l’Histoire.

Les mouvements de la Terre et de la Lune permettent aujourd’hui de recalculer un phénomène qui s’est produit il y a plus de trois mille ans.

Ainsi, la question apparemment simple — « faut-il réciter une bénédiction pendant une éclipse ? » — nous conduit des règles de la berakha jusqu’au Talmud, de la Lune au Soleil, puis aux champs de bataille du Livre de Josué.

Il n’existe pas de bénédiction spécialement instituée pour l’éclipse.

Mais depuis l’Antiquité, lorsque le Soleil disparaît en plein jour, les hommes continuent de lever les yeux vers le ciel et de s’interroger.

Bénédiction de la lune Birkat HaLevana ברכת הלבנה

Hébreu :

בָּרוּךְ אַתָּה ה׳ אֱלֹהֵינוּ מֶלֶךְ הָעוֹלָם, אֲשֶׁר בְּמַאֲמָרוֹ בָּרָא שְׁחָקִים, וּבְרוּחַ פִּיו כָּל צְבָאָם. חֹק וּזְמַן נָתַן לָהֶם שֶׁלֹּא יְשַׁנּוּ אֶת תַּפְקִידָם. שָׂשִׂים וּשְׂמֵחִים לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנָם, פּוֹעֵל אֱמֶת שֶׁפְּעֻלָּתוֹ אֱמֶת. וְלַלְּבָנָה אָמַר שֶׁתִּתְחַדֵּשׁ, עֲטֶרֶת תִּפְאֶרֶת לַעֲמוּסֵי בָטֶן, שֶׁהֵם עֲתִידִים לְהִתְחַדֵּשׁ כְּמוֹתָהּ, וּלְפָאֵר לְיוֹצְרָם עַל שֵׁם כְּבוֹד מַלְכוּתוֹ. בָּרוּךְ אַתָּה ה׳, מְחַדֵּשׁ חֳדָשִׁים.

Français :

Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu, Roi de l’univers, qui, par Sa parole, créa les cieux et, par le souffle de Sa bouche, toutes leurs armées. Il leur donna une loi et un temps déterminé afin qu’ils ne changent pas leur fonction. Ils sont joyeux et heureux d’accomplir la volonté de leur Créateur, artisan de vérité dont l’œuvre est vérité.

À la Lune, Il ordonna de se renouveler, couronne de splendeur pour ceux qu’Il porte depuis le sein maternel, eux qui sont destinés à se renouveler comme elle et à glorifier leur Créateur pour la gloire de Son règne.

Béni sois-Tu, Éternel, qui renouvelles les mois.

Un point intéressant pour votre article : Birkat HaLevana ne signifie pas que l’on bénit la Lune. La bénédiction s’adresse à Dieu, désigné à la fin comme מְחַדֵּשׁ חֳדָשִׁים — Me’hadesh ‘hodashim, « Celui qui renouvelle les mois ». C’est une nuance utile à préciser.

Bénédiction du Soleil Birkat Ha’Hama ברכת החמה,

est effectivement récitée une fois tous les 28 ans, selon le cycle solaire traditionnel du judaïsme.

Texte de la bénédiction

Hébreu :

בָּרוּךְ אַתָּה ה׳ אֱלֹהֵינוּ מֶלֶךְ הָעוֹלָם, עוֹשֵׂה מַעֲשֵׂה בְרֵאשִׁית

Translittération :

Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou Mélekh Haolam, ossé maassé béréchit.

Français :

« Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu, Roi de l’univers, qui accomplis l’œuvre de la Création. »

Pourquoi tous les 28 ans ?

Cette pratique trouve sa source dans le Talmud, traité Berakhot 59b. Selon le calcul traditionnel attribué à Abayé, on récite cette bénédiction lorsque le Soleil revient à son tekoufa, c’est-à-dire, dans le cadre de ce calcul rabbinique, à la position correspondant au commencement de son cycle.

Le cycle de 28 ans résulte de la combinaison du cycle solaire traditionnel de 365 jours et 6 heures avec les sept jours de la semaine. Au terme de 28 ans, le début du cycle solaire revient au même jour de la semaine et à la même heure selon ce système.

Il ne faut donc pas comprendre que le Soleil revient astronomiquement à une position exceptionnelle tous les 28 ans. Il s’agit d’un cycle calendaire traditionnel, et non d’un événement astronomique comparable à une éclipse.

La prochaine Bénédiction du soleil Birkat Ha’Hama

La dernière Birkat Ha’Hama a été récitée le 8 avril 2009, correspondant au 14 Nissan 5769, veille de Pessa’h.

La prochaine aura lieu, selon ce cycle, le mercredi 8 avril 2037.

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